• La DPJ m’a enlevé ma fille parce que j’avais un passé psychiatrique



    "La DPJ m’a enlevé ma fille parce que j’avais un passé psychiatrique et on me gardait en cure fermée parce que la DPJ m’avait enlevé ma fille"

    Le RAIDDAT est un groupe communautaire dont la mission est la protection et la défense des droits de toute personne qui, en raison de problèmes de santé mentale, se trouve dans une période vulnérable de sa vie. Il peut s'agir de tout type de situations, emploi, services publics, abus, discrimination, informations sur la médication, traitements inappropriés ou autres. Nous disposons d'un centre de documentation et de conseillers pouvant intervenir à distance ou en accompagnement. Confidentialité assurée, anonymat respecté si désiré. L'association mène des actions collectives et systémiques sur des questions comme le droit à l'information, la médication forcée, l'internement involontaire, l'éthique en psychiatrie et autres. Le RAIDDAT est membre de l'Association des groupes d'intervention en défense de droits en santé mentale du Québec, l' A.G.I.D.D.-S.M.Q.
    (DPJ= Direction de la Protection de la Jeunesse)

    Témoignage
     Peux-tu nous raconter brièvement ton histoire?


    Il faut remonter à 1989. À cette époque, j’ai fait un burn out et j’ai eu droit à un séjour en psychiatrie. J’ai passé 11 jours à l’hôpital. En sortant de là, j’ai mis à la poubelle tout ce que je prenais ainsi que la psychiatrie.

    En 1990, j’ai eu un accident d’automobile. Cet accident m’a amenée encore une fois en psychiatrie. Je n’ai pas été mise en cure fermée et j’ai réussi à sortir à l’encontre des indications du psychiatre qui, lui, voulait me donner de l’Haldol. Cette histoire s’est bien terminée et on a reconnu que mes problèmes découlaient d’un accident d’automobile.

    Par contre, suite à ce passage en psychiatrie, toute ma famille a décidé que j’étais rendue une malade psychiatrique et que ça allait être cyclique mes problèmes. Donc, moi j’en ai eu ras-le-bol et j’ai décidé de couper les liens avec ma famille. Je suis partie de Québec pour venir à Montréal.

    Cependant, la gaffe que j’ai faite à ce moment-là, c’est de ne pas avoir fermé mes dossiers comme du monde. Parce qu’un jour, ça te rebondi dans la face.

    En 1993, j’ai mis une fille au monde. Moi, je l’avais dit à des gens que j’aurais des problèmes après l’accouchement et effectivement, j’ai eu besoin d’aide. L’accouchement m’avait pris toutes mes énergies et j’étais isolée.

    Avant de sortir de l’hôpital, j’ai eu des contacts avec une travailleuse sociale. Moi je me disais, quand je vais sortir de l’hôpital, au lieu de prendre un loyer, je pourrais aller dans un centre d’aide. Ce serait une façon de repartir plus tranquillement. Je suis une personne qui met beaucoup de prévention pour pas que les événements de 89 et 90 ne se reproduisent.

    J’ai eu des contacts avec une travailleuse sociale de la DPJ. Je lui ai expliqué ce que je voulais et elle m’a dit: "Écoutez madame, si vous venez ici vous allez avoir plus de problèmes qu’autre chose parce que les personnes qu’on prend, elles ont bien plus de problèmes que vous. Vous allez avoir assez de l’aide de travailleurs sociaux de CLSC." C’est ce que j’ai fait et j’ai expliqué ma situation à une travailleuse sociale. Ça a très bien été. Je me souviens qu’elle avait inscrit dans mon dossier que j’étais "hyper honnête", que je ne jouais pas un double jeu.

    Cependant, j’ai perdu cette travailleuse sociale parce que je suis déménagée. Comme les CLSC sont sectorisés, quand tu changes de quartier, t’as pas le droit de garder ton dossier et ta travailleuse sociale. Moi, ça ne me tentait pas de recommencer mon histoire avec quelqu’un d’autre et j’ai laissé tomber. Faut dire qu’entre temps, j’avais recommencé à travailler et que mes besoins avaient changé.

    On est rendu en 1996, je suis une personne qui travaille à plein temps, je m’implique socialement dans le mouvement des femmes et je suis une militante syndicale. Moi, je n’ai pas de vie sociale genre aller jouer aux quilles. À un moment donné j’ai eu un signalement de la DPJ. Signalement qui vient, j’en suis convaincue, d’une éducatrice de la garderie. Faut dire que je savais d’avance que je ne m’entendrais pas bien avec cette éducatrice car elle est une vraie mère poule. Moi, je suis diamétralement opposée à une mère poule.

    Donc, j’ai engueulé l’éducatrice et elle n’a pas aimé cela. J’ai aussi envoyé promener le travailleur social de la D.P.J. et il n’a pas aimé cela. Dans la discussion que j’ai eu avec lui, disons, avant de l’envoyer promener, j’ai été honnête et je lui avais expliqué que j’avais un passé psychiatrique et que j’avais eu de l’aide du CLSC. Je lui ai dit que ça peut arriver que je ne donne pas le bain à ma fille un soir mais je me rattrape le lendemain. Vous savez, les choses qui m’étaient reprochées c’était tellement des banalités.

    Le travailleur social a interprété mes propros et il a marqué dans le dossier " madame ne donne pas le bain à sa fille parce qu’elle se dit monoparentale et avoir trop d’implication syndicale ". Je n’ai jamais dit cela. Pour moi, il n’évaluait pas le signalement mais il me jugeait. D’ailleurs, j’avais demander à la DPJ de changer de travailleur social. On a refusé ma demande.

    Suite à cela, ma fille a fait une fièvre à la garderie. L'éducatrice m'a appelée à mon travail pour me dire de venir la chercher. Vous savez, moi je connais ma fille, je connais aussi l'éducatrice, comme je l'ai dit c'est une vrai mère poule. Donc, j'ai répondu que je ne pouvais pas aller la chercher tout de suite. Je lui ai dit donnez lui du Tempra, je vais être là dans deux heures. Là, elle a capoté et elle a appelé la DPJ. Encore une fois, j’ai engueulé l’éducatrice de la garderie ainsi que le gars de la DPJ. Après avoir été chercher ma fille à la garderie, je l'ai amenée voir un médecin et on ne lui a même pas prescrit de médicament. Comme quoi c'était pas trop grave l'affaire.

    Le lendemain, le travailleur social de la DPJ avait rendez-vous, chez nous, avec moi. Surprise! 3 minutes après lui deux policiers sont arrivés.

    Comment as-tu réagi?


    Ça me disait dans ma tête, il faut que tu penses vite car il va partir avec ta fille et il ne te dira pas où elle va être.

    Dans ces situations, t’as pas beaucoup de pouvoir de négociation. J’ai trouvé quelqu’un, une amie en qui j’ai confiance, je l’ai fait venir et elle a réussi à gagner la confiance du travailleur social. Ce qui fait que ma fille est allée chez une amie plutôt que de se ramasser en famille d’accueil.

    Les choses vont très vite, trop même. Le lendemain matin, je me ramasse au tribunal. Le travailleur social essayait de me faire accepter des mesures volontaires. Moi je ne voulais surtout pas, parce que accepter ce qu’on me demandait ça voulait dire reconnaître que j’avais un problème. Ce que je ne reconnaissais pas et que je ne reconnaîtrai jamais.

    Le tribunal a pris ma fille et l’a confiée à mon amie. Pendant 5 jours et 5 nuits, je n’ai pas dormi. J’ai fait ce que j’appelle  "un rêve debout" ce que les médecins appellent des "bouffées délirantes". Tous les psychiatres, sauf ceux que j'ai vu à Louis-Hypolite Lafontaine, sont d'accord avec moi sur l'appellation. D'ailleurs, le dernier psychiatre que j'ai vu a écrit faux diagnostic de psychose en rapport au dossier qu'on m'a fait à Louis-H. .

    Cependant, une chose est certaine, quand on enlève un enfant à sa mère et que sa mère ne trouve plus le sommeil il y a de quoi la rendre malade. Je l’avais dit au juge: "Si vous m’enlevez ma fille vous allez me rendre malade." Pire, en m’enlevant ma fille, ça leur permettait de dire; "Vous voyez qu’on avait raison de lui enlever sa fille, elle est malade". Mais dans le fond c’est leur décision qui peut nous rendre malade.

    Donc, je me suis ramassée à Louis-H. C'est la personne qui avait la garde de ma fille qui m'a emmenée là. Mais moi, je ne savais pas qu'on m'amenait à Louis-H., je n'étais pas consciente de l'endroit où on m'amenait. Quand j'en ai pris conscience, je me suis débattue, je ne voulais pas rester là. À un moment donné ils ont voulu que je me déshabille. J’ai refusé. Ils m'ont déshabillée de force et ils m'ont attachée. Là, le petit peu qui restait de moi est parti et j'ai eu un moment de perte de contrôle. Vous savez, quand tu es attachée, à ce moment tu n'es plus rien et instinctivement tu luttes pour garder ce dernier sentiment de liberté.

    Là, je me suis aperçue que mon amie commençait à jouer double jeu. Est-ce que c’est parce que le travailleur social lui a fait miroiter quelque chose, est-ce qu’elle savait que j’allais recevoir un héritage? Qu’est-ce qui s’est vraiment passé, je ne peux pas le dire.

    Elle ne voulait plus venir me voir pour me montrer ma fille. Quand on regarde mon dossier, on voit que c'est mon amie qui a donné tous les arguments aux psychiatres pour qu'ils me mettent en cure fermée. Des arguments tout à fait anodins genre des sacs à la traîne, des boites vides, des bonbons entassés dans une armoire. Entre vous et moi, c'est pas très dramatique, surtout que j'avais emménagé il n'y a pas longtemps. On parle aussi dans mon dossier de détails précis sur le décès de mon père, détails dont je n'avais jamais parlé à mon amie. Il fallait nécessairement qu'elle fouille dans mes affaires pour connaître ces faits. Là-dessus, j’ai d’ailleurs réussi à faire entendre raison au travailleur social et il a retiré ma fille de chez mon amie pour la placer en famille d’accueil.

    Donc, Louis H., en se basant sur les propos de mon amie, a demandé une ordonnance de cure fermée. Je me rappelle, peu après mon arrivée à l’hôpital, j'ai vu un psychiatre et il a noté que je ne comprenais pas pourquoi la DPJ m'avait enlevé ma fille et qu’il me gardait en cure fermée pour cette raison. On voit, encore une fois, la boucle vicieuse se refermer sur moi.

    La DPJ m'a enlevé ma fille parce que j'avais un passé psychiatrique et on me gardait en cure fermée parce que la DPJ m’avait enlevé ma fille. Pire, les psychiatres se servaient de la DPJ pour faire pression sur moi. Je me souviens d’un médecin qui me disait: "Si tu ne m'écoutes pas, t'auras pas ta fille."

    Comment ça s'est passé en cour?


    Les médecins n'étaient pas présents. Il y avait moi, mon avocat, l'avocat de l'hôpital et le juge. Le juge m'a écoutée et puis il a dit: "J'ai deux médecins qui concluent à la nécessité d'une garde." Comme j'ai pas de médecins qui vient dire le contraire, j'accueille la demande de l’hôpital".

    Je me suis dit, si je veux récupérer ma fille, il faut que je sorte de là. J’ai demandé la levée de ma garde à la Commission des affaires sociales. Ce coup là, je me suis préparée avec un conseiller d'Action Autonomie. Faut dire aussi que j'avais plus d'expérience et que j'avais eu du temps pour me préparer. Là dessus, le conseiller m'avait prodigué de précieux conseils comme celui de ne pas trop en dire, de répondre simplement aux questions et de montrer que je n'étais pas dangereuse et, si nécessaire, de les flatter dans le bon sens du poil.

    C’est ce que j’ai fait et ils ont levé ma garde après 17 jours d’internement. J’ai refusé les soins et je suis sortie une semaine avant de passer devant la DPJ pour la 2e fois. Une remise a été faite afin de me permettre d’aller chercher une contre-expertise médicale.

    Pourquoi te fallait-il une contre-expertise?

    C’était nécessaire parce que pour récupérer ma fille le travailleur social me demandait de prouver par un papier de médecin que je n’avais pas besoin d’aucun médicament. Il avait écrit dans son rapport que j’avais des prescriptions de Lithium que je ne voulais pas prendre. Ce qui, en passant, est complètement faux.

    Donc, j’ai cherché un psychiatre pour me faire une contre-expertise. Ça n’a pas été facile mais j’en ai trouvé un. Il a accepté rapidement parce que j’étais un cas de la DPJ et qu’il avait déjà connu des abus de leur part.

    Le jour de la table d’orientation avec les intervenants de la DPJ est arrivé. En entrant dans le bureau du travailleur social, ce dernier m’a dit: "Madame, on vous l’aurait donné votre fille ça fait longtemps si vous nous aviez prouvé que vous n’aviez pas besoin de médicaments". Là, je lui sors le papier de contre-expertise prouvant que je n’avais pas besoin d’aucun médicament. Je l’ai déculotté.

    Durant cette rencontre, ils ont été obligés de changer leur fusil d’épaule et de s’enligner sur le fait qu’ils me redonnaient ma fille. Pour moi, c’était une première victoire car ils s’enlignaient directement vers l’adoption. Cependant il n’était toujours pas question d’une date de retour. Ils disaient que ce serait un retour progressif. Pour moi, il n’en était pas question, ça avait duré déjà assez longtemps. Nous nous sommes laissés sur cette impasse.

    Trois jours plus tard, je suis passée devant le juge. Il m’a donné raison. Il a ordonné qu'on me donne ma fille et il a accepté que ma fille aille en garderie seulement quand je travaille. De plus, afin de ne pas étiqueter ma fille, on a gagné que la DPJ n'ait pas accès à la garderie.

    Pour moi, il était important que ma fille ne soit pas étiquetée DPJ à la garderie car, à la moindre petite chose, l'éducatrice va craindre le pire et va être tentée, pour ne pas subir un blâme, de faire un signalement.

    Penses-tu que si tu n'avais pas eu d'antécédents psychiatriques, les choses se seraient passées de cette façon?

    Non, parce que les deux raisons que le juge a émises au tribunal de la Jeunesse c'était que je ne m'étais pas présentée immédiatement à la garderie pour ma fille et que j'avais des antécédents psychiatriques. Moi je ne pense pas qu'on enlève les enfants à une mère uniquement parce qu'elle ne s'est pas présentée à l'heure voulue à la garderie.

    On reproche souvent à la DPJ de ne pas intervenir assez rapidement; dans ton cas, tu nous parles d’une intervention abusive. Comment expliquer cela?

    Je vais te donner un exemple. Mes voisins que j’entend gueuler, ils sont violents et ça crie à tue tête. Ils ont déjà eu la DPJ sur le dos. Par contre la femme m’a dit "ils sont à veuille de te lâcher, ils ne viennent que de jour et ils prennent toujours un rendez-vous avant de venir." Elle a ajouté qu’elle les a toujours rencontré toute seule. Après avoir entendu cela, tu comprends pourquoi les dossiers de la DPJ se ferment. Ils se ferment parce que la violence ça ne se passe pas de 8 à 4, sur rendez-vous.

    De plus, on accorde une très grande crédibilité au signalement provenant d’une éducatrice. On ne questionne pas ses préjugés, on prend ça pour du cash, surtout si on a affaire à une femme "psychiatrisée". Par contre, on donne très peu de crédibilité si le signalement provient d’un voisin.

    Est-ce que tu as déjà senti qu'à la DPJ on te reprochait de travailler?

    C'est quand même bizarre, quand tu as affaire à la SAAQ ou la CSST, ils font tout pour que tu retournes travailler, même si t'es pas capable. Avec la DPJ c'était le contraire. Plusieurs fois on m'a fait remarquer que je serais mieux chez moi. En passant, on m'a même reproché mon implication syndicale.

    Si tu n'avais pas été une femme mono-parentale, penses-tu qu'on aurait eu les mêmes attitudes envers toi?

    Non! D'une part, la monoparentalité pour eux c'est une tare, c'est pas une vraie famille, c'est pas une vraie vie. Pire, on m'a reproché de ne pas me rechercher un conjoint.

    Je suis convaincue que si j'avais été un homme, les choses ne se serait pas déroulées de la même façon. Pensez-y bien, qu'est-ce qu'on me reprochait au juste? De trop travailler, de faire du syndicat, d'être en retard à la garderie, d'avoir quelques sacs et des bonbons à la traîne, d'avoir sauté un bain! Tout cela, dans le système patriarcal, c’est quelque chose de reprochable à une femme. Mais ferait-on ces mêmes reproches à un homme, insisterait-on auprès d'un homme pour qu'il cesse son travail, pour qu'il arrête de militer…. Non, fort probablement on tenterait de le convaincre de se dénicher une conjointe pour faire le ménage et s'occuper des enfants.

    Est-ce que la psychiatrie est sexiste?

    Ce que je peux dire là-dessus c'est que je parle fort et que je ne suis pas soumise. Je me défends et je sais me défendre. Si j'étais un homme, peut-être que la psychiatrie me rentrerait moins dedans. Un homme qui se défend va être plutôt perçu comme quelqu'un qui défend ses droits et non comme une malade hystérique. C’est ça la norme.

    Par contre, je suis convaincue que la psychiatrie a une vision très paternaliste du rôle de la femme. Particulièrement, lorsque qu'il y a des enfants en cause. Là-dessus, il est très clair que comme la DPJ m'avait enlevé mon enfant, je n’étais plus crédible, je devenais beaucoup plus malade et dangereuse à leurs yeux. Pour eux, une femme qui est jugée inapte à s'occuper de ses enfants a de graves problèmes et elle ne peut qu'être malade. Vite, vite, il en va du bien de l'enfant, il faut en faire une vraie femme et... soumise.


                " En m'enlevant ma fille, ça leur permettait de dire: vous voyez qu'on avait raison de lui enlever sa fille, elle est malade.  Mais dans le fond, c'est leur décision qui peut nous rendre malade "

    Entrevue réalisée par Ghislain Goulet,  groupe Action Autonomie, Montréal


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